Envoyé spécial a réalisé un reportage qui fait froid dans le dos sur la pédophilie dans le sport et notamment dans le tennis de table. 

Après l’Église, les journalistes Daphné Gastaldi et Mathieu Martinière dénoncent la pédophilie dans le sport, et l’omerta qui l’entoure. Une enquête édifiante, tentaculaire, qui pointe du doigt les nombreux dysfonctionnements dans la chaîne des responsabilités. À voir jeudi 12 décembre, sur France 2.

Voir le reportage :

Dans les années 1980, Maxime est un jeune pongiste talentueux. Licencié au club de tennis de table de la Croix-Rousse à Lyon,Yves R. est son entraîneur. Il est aussi surveillant à l’internet Favre (Lyon 4e). C’est là notamment qu’il abusera de lui, entre ses 11 et 14 ans. Alors qu’il était devenu « un ami de la famille ».

Il violera également au moins cinq autres jeunes garçons. Parti en Bretagne, il sera finalement poursuivi et condamné après le témoignage de Maxime. Mais il exercera encore auprès d’enfants dans un club après sa sortie de prison. Une enquête du média d’investigation à but non-lucratif Disclose dont Rue89Lyon est partenaire.

Les yeux rivés sur l’écran d’ordinateur, Maxime* fait défiler les photos. Des compétitions en Bretagne, un championnat de France. Nous zoomons sur un individu robuste en costume noir impeccable, la main posée sur le tableau d’affichage des scores. Sur l’image suivante, le même homme prend la pose au milieu de jeunes champions. Le voici encore, plus âgé, la soixantaine passée, micro à la main, animant un tournoi de tennis de table. Sur une dernière photo, il est encore là, en tenue officielle d’un club brestois, aux côtés de deux garçons âgés d’une douzaine d’années.

A des centaines de kilomètres de Brest (Finistère), sur les rives du Rhône, Maxime reste impassible. Ces clichés et la nouvelle vie d’Yves R., son violeur, il ne les connaît que trop bien. Plusieurs fois, le quadragénaire a songé à demander des comptes aux dirigeants du club et de la Fédération française de tennis de table (FFTT), pour leur rappeler les antécédents de l’individu qu’ils emploient.

« Mais je n’avais pas de haine, explique-t-il. Maintenant que j’ai des gamins qui ont l’âge que j’avais quand ça s’est passé, j’en ai un peu plus… »

Durant un déplacement son entraîneur dort dans son lit

Avec ce père de famille, enseignant dans un lycée de l’agglomération lyonnaise, nous sommes retournés sur la colline de la Croix-Rousse, à Lyon. Là où tout a débuté. « Rien n’a changé », souffle-t-il en s’arrêtant devant le gymnase Maurice-Scève où pratiquent toujours de nombreux pongistes lyonnais.


Yves R. a été condamné en 2006 pour de multiples viols sur Maxime. Il entraînait au gymnase Maurice-Sceve, Lyon, France, 21/11/2019. Photo Marina Cirese pour Disclose

Le cauchemar de Maxime démarre en 1988. Alors âgé de 11 ans, le garçon s’entraîne à l’ALCR, l’un des plus prestigieux clubs de ping-pong de la ville. Talentueux, il se qualifie pour les finales nationales à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep), qui ont lieu à Paris. Durant ce déplacement, son entraîneur de 35 ans s’organise pour dormir dans le même lit que lui.

« C’est là où il a commencé », se souvient Maxime.

Pendant près de trois ans, Yves R. lui impose des « séances spéciales » après chaque entraînement hebdomadaire.

« Il me disait que c’était pour améliorer mes performances sportives, j’étais con », rembobine le quadragénaire, amer.

Les agressions ont en partie lieu à l’internat Favre – spécialisé dans l’accueil de jeunes en difficultés familiales – où Yves R. est surveillant. Mais aussi lors de colonies de vacances organisées en Bretagne par l’entraîneur de ping-pong.

De l’argent contre des photos des sexes des jeunes garçons

Un décompte établi par Maxime fait état de 150 attouchements, avec ou sans fellation, et 20 actes de sodomie. Lors de l’enquête judiciaire, plus de douze ans après les premières agressions, Yves R. admettra partiellement les faits, mais niera leur fréquence.

Il reconnaîtra aussi des actes sexuels commis sur au moins cinq autres garçons mineurs. Dont Patrick*, ancien joueur du club de tennis de table de la Croix-Rousse aujourd’hui installé dans le Sud de la France.

« J’avais 11 ans. Avec deux amis du club, il nous emmenait chez lui et prenait des photos de nos sexes. En échange, il nous donnait des billets de 100 ou 200 francs », confie-t-il à Disclose.

Ni lui ni les quatre autres enfants n’ont porté plainte.

Un violeur nommé directeur d’une maison de l’enfance

Pendant l’adolescence, Maxime reste muré dans le silence. Et puis, que faire ? Yves R., éducateur charismatique, respecté et reconnu, est aussi devenu un proche de la famille. Il s’invite à dîner, prend régulièrement des nouvelles, envoie des cartes postales.

« Il était devenu un vrai ami… Je me disais que j’en parlerais quand mes parents seraient morts », raconte-t-il.

Yves R. finit par quitter Lyon pour la Bretagne au milieu des années 1990. Il obtient un poste de directeur de la maison de l’enfance à la mairie du Relecq-Kerhuon, dans la banlieue de Brest, et prend la présidence du club de ping-pong local.

Mais son passé finit par le rattraper car, devenu adulte, Maxime a décidé de parler. D’abord à son frère aîné. Le 17 janvier 2000, il lui adresse une lettre.

« De ma part, c’est peu habituel, écrit-il à tout juste 23 ans. Tu l’as compris, il s’agit d’une chose évidemment assez grave qui me préoccupe et je me tourne vers toi car tu es mon grand frère et que je te fais entière confiance. »

Et plus loin :

« Yves R., soi-disant “entraîneur formidable”, si gentil… est en fait pédophile et j’ai été de 11 à 14 ans l’une de ses victimes que je pense nombreuses. »

Il porte plainte dans la foulée. Lorsque Yves R. revient à Lyon, c’est pour y être jugé devant une cour d’assises.

« Je ne suis pas entraîneur, je joue au ping-pong »

Après une procédure longue de six ans, le pongiste est condamné à cinq ans de prison, dont deux ferme, pour les multiples viols commis sur Maxime. A sa sortie, il s’exile à Brest. C’est là qu’il intègre le club TTC Brest Recouvrance où s’entraînent de nombreux enfants : il y organise des tournois et arbitre bénévolement des compétitions de la Fédération française de tennis de table (FFTT).

Malgré son lourd passé de pédocriminel, Yves R. a donc exercé au contact de mineurs pendant près de dix ans.

Joint par Disclose, il relativise son rôle au sein du club.

« Quand dans une salle il peut y avoir des jeunes, c’est “bonjour, bonsoir”. Voilà… Je ne suis pas entraîneur, je joue au ping-pong. »

De son côté, le président du club, Cyril Cotrel, soutient que le sexagénaire n’a jamais encadré d’enfants, ajoutant ne pas avoir eu à se plaindre de son comportement.

Toujours en poste malgré des condamnations

Dans 77 % des affaires, les agresseurs restent en poste malgré une condamnation ou des poursuites judiciaires. L’enquête de Disclose révèle que plusieurs dizaines d’éducateurs sportifs, à l’image d’Yves R., sont toujours en poste malgré une condamnation ou une procédure judiciaire en cours. Un phénomène qui souligne le manque de respect grave et répété des interdictions d’exercer au contact de mineurs. Et la méconnaissance absolue de la loi de la part des dirigeants sportifs. En particulier de l’article 212-9 du code du sport qui interdit à toute personne condamnée pour une infraction sexuelle d’exercer une fonction d’encadrant, d’enseignant ou d’animateur sportif. Le directeur général de la Fédération française de ping-pong a par exemple admis lors de notre entretien téléphonique qu’il ne connaissait pas cet article du code du sport.

« L’information n’arrive pas jusqu’à la tête de la fédération »

Contactée à plusieurs reprises, la Fédération française de tennis de table a fini par réagir le 9 décembre. A la question de savoir comment une personne condamnée pour une infraction sexuelle, en l’occurrence des viols, a pu exercer dans un club de ping-pong, Paul de Keerle, directeur général de la FFTT, rejette la responsabilité sur l’autorité judiciaire. Selon lui, « le problème c’est que l’information n’arrive pas jusqu’à la tête de la fédération ».

En réaction aux questions de Disclose, la fédération a décidé d’agir durant le week-end du 7 et 8 décembre.

« La licence d’Yves R. a été suspendue à titre conservatoire. Il ne peut plus participer à aucune compétition », annonce le directeur général.

Avant de souligner en guise de conclusion :

« La position de la présidence de la fédération est claire. Un adulte condamné pour agression sexuelle sur mineur ne peut plus croiser de jeunes en compétition. »

Encore faut-il sensibiliser les dirigeants de ligues régionales, comités départementaux et clubs de ping-pong à la lutte contre les violences sexuelles.

* prénom modifié

Par Mathieu Martinière et Daphné Gastaldi / We Report pour Disclose

Le communiqué de la FFTT

L’enquête d’Envoyé Spécial :

« Il me disait que c’était pour améliorer mes performances sportives »

« Je n’ai jamais dit autant de fois le mot “non”. » 

Pauline se souvient très bien de ce jour, il y a deux ans, où son entraîneur l’a emmenée à l’arrière de son camion. Elle avait 15 ans. La jeune triathlète s’est débattue, mais l’homme a quand même eu raison d’elle. Il l’a violée. Quand son père a informé les responsables du club où elle s’entraînait de ce qui s’était passé, il s’est entendu répondre, stupéfait : « Je ne suis pas surpris… C’est vraiment un pourri ! ».  La famille a espéré qu’on l’épaule dans ses démarches pour confondre l’agresseur ; elle attend toujours. Le coach n’en était pas à sa première agression sexuelle. Charlotte, une autre jeune femme, en témoigne. Quand, de son côté, elle avait essayé d’alerter les dirigeants de son propre club, on lui avait rétorqué, sans égard pour sa souffrance : « C’est un très bon entraîneur, comment on va faire si on le perd ? »

On aimerait pouvoir parler d’affaires isolées, de mauvaises rencontres. Mais l’enquête que Daphné Gastaldi et Mathieu Martinière ont menée pendant huit mois sur tout le territoire, révélée jeudi soir dans un reportage de Wandrille Lanos pour Envoyé spécial, empêche de se leurrer : la pédophilie dans le sport amateur est un fléau. Les deux à trois cents affaires qui leur sont remontées – par leurs réseaux, la presse locale et les parents d’enfants victimes – ne sont « que la partie visible de l’iceberg »« En fait, on a été un peu submergés », admettent les enquêteurs, à qui l’on doit déjà les révélations sur l’ampleur de la pédophilie dans l’Église française (pour Cash investigation notamment, ainsi que dans le livre Église, la mécanique du silence, paru aux éditions Jean-Claude Lattès).

276 victimes, issues de 28 disciplines

 

Menées pour le média indépendant à but non lucratif Disclose, ces enquêtes minutieuses et précises, accompagnées d’infographies édifiantes, vont se déployer sur un site Internet dédié, dans Le Télégramme de Brest, L’Équipe, sur Mediapart, mais aussi dans des podcasts (disponibles sur la plateforme Binge Audio). « Le but est de toucher le public le plus large possible », rappellent Daphné Galstaldi et Mathieu Martinière, qui appartiennent au collectif de journalistes indépendants We Report. Leur travail montre que les agressions concernent aussi bien les filles que les garçons, et touchent tous les sports. Les journalistes ont arrêté leurs compteurs à deux cent soixante-seize victimes, issues de vingt-huit disciplines différentes. Au total, ils ont choisi de n’en retenir « que » soixante-dix-sept (dont une dizaine encore jamais révélées) parce qu’elles attestent cinq dysfonctionnements majeurs : le trop fréquent maintien en poste des agresseurs, même après des condamnations judiciaires ; des situations de récidive, dans près d’un cas sur deux ; un défaut de signalement des personnes incriminées ; la défense de l’agresseur, notamment par les associations sportives et les fédérations ; et, d’une manière générale, le manque d’attention portée aux « alertes difficilement qualifiables au niveau pénal », là où une recherche rapide aurait pu permettre, dans beaucoup de cas, de découvrir que l’éducateur avait déjà été inquiété par la justice.

« Dans l’Église, nous avions constaté que la hiérarchie couvrait les agresseurs, notent les journalistes. La règle était simple : un agresseur, on le cachait, on le déplaçait. Dans le sport, c’est toute la chaîne des décideurs qui déraille », du club amateur au ministère des Sports en passant par les fédérations. « Entre les échelons locaux, départementaux, régionaux, fédéraux et national, on se renvoie la balle et on se dégage de ses responsabilités. » Souvent, les bons résultats et les médailles décrochées tiennent lieu de sésame pour l’impunité, tout comme le souci de ne pas jeter l’opprobre sur ceux qui, par leur activité, entretiennent le lien social. « Faut-il procéder au filtrage des bénévoles dans le sport, au nombre de trois millions et demi ? » interrogent Daphné Galstaldi et Mathieu Martinière, sans pouvoir trancher. Aucun extrait de casier judiciaire n’est actuellement demandé aux entraîneurs bénévoles. La loi du silence repose aussi sur l’emprise que ces prédateurs réussissent à entretenir sur leurs victimes et leurs proches, quand le dévouement de l’entraîneur ne suscite pas une admiration telle qu’elle prémunit de tout reproche.

Une agression sur deux serait une récidive

 

Une faille principale, béante, leur a enfin sauté aux yeux : dans les clubs, « on n’est pas au courant des lois ». L’article 434-1 du code pénal oblige quiconque a connaissance d’un délit ou d’un crime sexuel à le dénoncer aux autorités judiciaires ou administratives. Des signalements qui, bien souvent, n’arrivent pas. Quant à l’article 212-9 du Code du sport, il est clair : il interdit « à toute personne condamnée pour un délit ou un crime sexuel d’exercer la fonction d’enseignant, d’encadrant ou d’animateur sportif »… Or une agression sur deux aurait lieu dans le cadre d’une récidive ! « La majorité des affaires que nous avons traitées datent d’après 2000, expliquent les journalistes. Cela tient à notre méthodologie, mais aussi au fait que la médiatisation de ces affaires est récente et que la gravité des faits n’est admise, dans les mentalités, que depuis peu. On peut imaginer ce qu’aurait donné notre enquête si nous avions retenu une échelle de temps plus large. »

Persuadés que ces révélations délieront d’autres langues, comme ce fut le cas avec la pédophilie dans l’Église, Daphné Galstaldi et Mathieu Martinière ont mis un questionnaire en ligne, afin de « catégoriser » et traiter rapidement d’autres affaires. Pour eux, il s’agit aussi de faire mentir une fois pour toutes l’ancienne ministre des Sports Laura Flessel qui, en 2017, alors que le mouvement #MeToo commençait à libérer la parole et que des championnes de gymnastique (une Ukrainienne et une Américaine) révélaient avoir été sexuellement agressées dans leur pratique sportive, avait déclaré : « Il n’y a pas d’omerta dans le sport. » Un aveuglement dont sa successeure Roxana Maracineanu semble vouloir sortir. Lors de la Journée internationale des droits de l’enfant, le 20 novembre dernier, elle tweettait ainsi : « Un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles en Europe. Ces violences se produisent aussi dans le sport. Libérons la parole des enfants ! » Peut-être faut-il aussi apprendre à les écouter, ainsi que leurs parents…

Crédits : https://www.france.tv/france-2/envoye-special/  –  https://www.telerama.fr/